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Le point de vue d’une psychologue spécialiste des questions de développement et d’éducation de l’enfant.

Isabelle PORTON-DETERNE, Docteur en psychologie et psychanalyste.


Elle a été expert près la Cour d’appel de Versailles de 1996 à 2006, au service du Juge des affaires familiales (JAF) et du Juge des enfants pour se pencher sur des affaires d’ordre correctionnel et pénal. Chargée de cours à Paris V de 1990 à 2007, elle est intervenue sur le développement de l’enfant, la socialisation économique de l’enfant et de l’adolescent et l’influence de la publicité. Elle a participé à la rédaction d’articles et à la réalisation d’émissions télévisées sur l’argent de poche, l’influence des médias et l’éducation à la consommation. Depuis 2000, elle exerce en libéral à Versailles comme psychothérapeute en thérapie individuelle, familiale et de couple où elle se consacre aux jeunes et aux adultes, sur des questions de développement et d’éducation.

Quelle place occupent les enfants dans l’économie ? 
Comment s’exerce le pouvoir d’achat des enfants ? v Que comprennent les enfants de l’argent ? 
Comment les adultes peuvent-ils éduquer aux médias et à la publicité les 8-11 ans ? 
Histoire d’enfant et de désirs, cas pratique … 

Quelle place occupent les enfants dans l’économie ?
Les moins de 18 ans sont 15 millions en France soit près d’un quart de la population. Notre fort taux de fécondité a fait bondir à 800 000 depuis l’an 2000 le nombre de bébés qui vient remodeler notre pyramide des âges chaque année. 

Les 8-11 ans sont donc près de 3,2 millions et ils ont toujours connu l’euro. Leur pouvoir d’achat est complexe à aborder. Bien sûr, ils détiennent un pouvoir d’achat direct grâce à l’argent de poche qui est accordé à 78 % des 8-12 ans et qui représente en moyenne 13,80 € par mois, même si à cet âge il est plutôt donné sur un rythme hebdomadaire. Ils ne sont d’ailleurs que 25 % à en recevoir régulièrement. 

Mais il faut aborder l’argent en poche, qui ajoute à l’argent de poche l’argent reçu à l’occasion de leur anniversaire, des fêtes de fin d’année, pour célébrer une victoire sportive ou récompenser de bons résultats scolaires, en échange de petits services ou accumulé à force de ne pas rendre la monnaie sur les petites courses. Les grands parents sont aussi d’actifs contributeurs. 

Et que font les enfants de tout cet argent ? 19 % dépensent tout ce qu’on leur donne, 47 % mettent un peu d’argent de côté, 12 % gardent la totalité. Mais tous savent utiliser leur argent pour faire ouvrir le portefeuille des parents pour les achats d’une certaine importance : « J’ai très envie de telle chose, je peux compléter avec mon argent si c’est trop cher », et bien souvent l’argent de poche reste intact... 

Pour 50 % des parents donnant de l'argent, ce geste a une fonction pédagogique, permettant à l'enfant d'apprendre à gérer son budget. 84 % d'entre eux ont le sentiment qu'il comprend mieux la valeur de ses dépenses. 71 % des parents reconnaissent s'en servir comme punition lorsque l'enfant s'est mal comporté.

Sources : Francoscopie 2006 - Etude CSA pour le Crédit Agricole 2009 - INSEE



Comment s’exerce le pouvoir d’achat des enfants ?
La consommation directe des enfants, réalisée avec leur argent sous le contrôle plus ou moins étroit mais bienveillant des parents, concerne pour 49 % d’entre eux des images pour jouer ou à collectionner, des CD ou jeux vidéo, pour 34 % des friandises, le plus souvent à partager. Mais le pouvoir d’achat réel des enfants s’exprime via la prescription.
Très tôt, les parents apprennent quels sont les produits favoris des enfants pour ce qui est des céréales, barres chocolatées, produits laitiers, glaces et boissons. La prescription « embarquée » peut alors prendre le relais : c’est celle qui s’exerce sans que l’enfant ait besoin d’exprimer un souhait particulier. Le parent pense spontanément devant une nouveauté « Tiens, lui qui aime habituellement tel produit, je vais le surprendre ou lui faire plaisir en lui achetant celui-là ».
Plus ils grandissent, plus le territoire de leur prescription va s’étendre : 80 % des enfants prennent part au choix de leurs vêtements, de leur équipement sportif. Puis vient le tour de l’équipement informatique de la maison. Leur avis compte, ils n’hésitent pas à le donner, même quand il s’agit de produits concernant plus directement leurs parents. Même sans les consulter, les parents implicitement tiennent compte des désirs, des envies, des préférences de leurs enfants. Enfin ils sont 57 % à impliquer les enfants dans le choix des vacances familiales.




Que comprennent les enfants de l’argent ?
Sur le plan de la pensée, l’enfant va entre 7 et 10 ans s’intéresser de près au réel mais sa pensée reste encore très intuitive.

Ainsi, l’argent est perçu comme un moyen de paiement et permet d’acheter des choses transportables et non transportables, mais l’enfant ne comprend pas des notions comme la plus-value, l’intérêt. Il ne maîtrise en aucun cas la circulation des biens et de l’argent. Ainsi papa et maman travaillent pour de l’argent et il faut de l’argent pour acheter un jouet mais la notion de budget et les dépenses récurrentes d’un ménage sont abstraites, tout comme l’est l’épargne. Si vous gagnez 2000 €, vous pouvez acheter pour 2000 € de jouets et de vêtements ! 

Les enfants n’ont pas d’échelle de valeur. Ils connaissent le prix des petites choses, mais ne savent pas hiérarchiser les plus grandes. Il suffit qu’un parent réponde hésiter à acheter quelque chose de vraiment coûteux (une voiture, un nouvel équipement), pour que généreux, l’enfant lui propose de compléter l’investissement avec son argent de poche, sans réaliser qu’il sera bien loin du compte. 

Entre 11 et 14 ans, l’abstrait fait son apparition et la réflexion devient plus aisée. Alors la circulation de l’argent et des biens devient enfin une réalité représentable avec des acteurs, des structures et des fonctions. Le jeune prend conscience du public/privé et de valeur de l’argent comme une valeur en soi.

Sources : travaux sur le développement socioéconomique de Berti et Bombi (1988)



Comment les adultes peuvent-ils éduquer aux médias et à la publicité les 8-11 ans ?
Les enfants voient, entendent et interprètent avec les capacités de leur âge. Vous devez donc les guider dans cette interprétation en les faisant participer pour les aider à prendre du recul et développer leur libre arbitre. 

Essayez d’initier la discussion avec votre enfant lorsque vous regardez ou écoutez des publicités à la télévision, la radio ou dans des magazines, en lui demandant de commenter ce qu’il comprend du message et si il se sent concerné. Cela devra vous permettre de lui réexpliquer la réalité du fonctionnement de la publicité et l’intérêt ou le désintérêt du produit concerné. Une jolie publicité ne s’adresse pas nécessairement aux enfants, il peut s’agir d’un conte de fée pour grands.
Il importe aussi d’aider l’enfant à distinguer ce qui est vraiment vendu et ce qui est montré mais qui ne sera pas disponible. Ainsi, le jouet ne vit pas ; le bonheur n’est pas dans la boîte ; les amis ne font pas partie du portable.
Pour que votre enfant prenne conscience que les choses ont un prix, il faudra aussi lui inculquer la valeur de l’argent en lui donnant un référent. Par exemple le jeu coûte 10 semaines d’argent de poche ou 60 mini-sachets de bonbons dans un distributeur.
Allez comparer avec votre enfant le prix d’un produit convoité dans les magasins ou sur internet, cela permettra de faire réfléchir votre enfant sur les variantes (modèles et options), alternatives (neuf, seconde main) et aussi sur la nécessité ou l’intérêt réel de l’achat de cet objet de désir. L’enfant n’exprime pas toujours le désir d’avoir l’objet dit, mais le fait d’exister à vos yeux, d’être comme les copains, de tester votre cohérence de parents… 

Parler avec votre enfant, ce n’est pas seulement écouter mais aussi réagir à ses propos. Il a besoin que vous lui fixiez des limites afin qu’il se sente protégé par vous dans ce monde qui le bombarde d’objets, d’idées, de suggestions, de rêves.



Histoire d’enfant et de désirs, cas pratique…
Il pleut, il pleut … Que faire par ce samedi pluvieux ? 
Papa et Maman ont demandé à Alice - la petite dernière de 9 ans - d’écrire sa lettre de désirs au Père Noël. Alice décrète qu’elle est encore petite et qu’elle ne demandera donc que des PETITES choses : « Un PETIT ordinateur Ultraportable rose avec une belle « pomme » et un PETIT lecteur MP3 aux écouteurs blancs super « fort » (puissant) pour écouter TOUTES ses musiques préférées et une super garde-robe de princesse et plein de PETITS bijoux pour faire la belle comme maman. », dit Alice ! Que faire avec cette jolie PETITE liste de désirs dont le GROS coût, lui, devra être assumé par Papa et Maman ?

Il importe de guider la demande afin de ne pas se trouver coincé entre « subir » les caprices de votre enfant et passer pour le parent sévère qui ne veut pas se soumettre aux demandes démesurées de son enfant en négligeant l’existence de la lettre.

Un repérage informel dans les magasins de jouets peut mener l’enfant à une série d’idées plus en accord avec son âge et vos moyens financiers. Une lettre à choix multiples établie par vous qui connaissez votre enfant pourrait donner un air de liberté au sein d’une présélection sympathique, adaptée à votre enfant et réalisable sur le plan financier.

Si votre enfant pense à travers ses souhaits réaliser, projeter ce que vous êtes ou ce que le grand frère ou la grande sœur est, voire rattraper des années et un statut de grand, ce n’est une bonne idée pour personne et il est peu certain que la joie soit réelle. A chaque enfant son âge et ne laissez pas l’amour et l’admiration que vous portez à votre enfant se traduire en argent.